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DE LA POLITIQUE, DES PARTIS ET DU DROIT DE VOTE

(extrait de "lettres à un berceau vide")

 

        Mon enfant, un jour, peu de temps après ta venue au monde, il faudra que tu choisisses le destin de ton pays. Ponctuellement, car entre deux élections, tu n’auras plus le droit de rien. Mais à chaque élection, tu auras le droit de vote. Ceux que tu éliras auront eux le devoir de se lever tôt et le droit de veto. D’ailleurs, je connaissais un véto dont les devoirs de droit lui avaient permis de faire de la politique, mais c’est une autre histoire.

 

        Ton droit de vote, il faudra que tu l’exerces. C’est un devoir du citoyen. Tu constateras souvent que lorsque tu penses avoir le droit de quelque chose, tu as en fait le devoir de le faire. Tu as l’obligation d’avoir droit, en somme. Et n’oublie pas que ton devoir est de marcher droit dans la vie.

 

        Donc, il faudra que tu votes, histoire de te faire penser - entre deux élections - que tu es maître de ton devenir et de l’avenir de ton pays. Comme on avait promis un jour à des citoyens qu’ils étaient maîtres de Pompéi.

 

 

        Or voter, c’est choisir. Tu as donc le droit, qui est en fait un devoir, de choisir. Choisir, me diras-tu, oui, mais entre quoi. « Aie », me dirais-je, voilà la question tant redoutée. Il est de mon devoir de répondre, même si, en tant que père, j’ai le droit de me défiler. Je n’ai pas le choix, en fait.

 

Mon enfant, apprends que la France, de tout temps, s’est divisée en partis. Bien que la plupart du temps elle soit divisée tout court, par tradition. Mais pour les besoins des élections, elle se divise en partis politiques. N’aie pas peur, cela ne mord pas, ou alors juste ton portefeuille. Un parti politique, c’est un rassemblement d’imitateurs qui essayeront d’avoir ta voix en te faisant croire qu’ils te comprennent et pensent comme toi. Mais comme toi, tu n’essayes de prendre la voix de personne d’autre, fondamentalement, ils ne peuvent déjà pas penser comme toi.

 

        Un parti politique, c’est difficile à définir et encore plus difficile à classer. Donc, pour simplifier la classe politique, les hommes se sont référés à ce qu’ils connaissent le mieux, leur droite et leur gauche. Si tu me ressembles vraiment, à ce stade, c’est déjà perdu. Mais enfin, je te souhaite d’être plus doué que ton pauvre père et je vais donc continuer. Au départ, on a donc ce type de schéma :

 

 

        Là s’arrête la comparaison manuelle car tu t’apercevras bien vite que ces gens sont plutôt des intellectuels. Et puis, confrontés à de vieilles maximes sur ce que fait la main gauche et ce que fait la main droite, la politique deviendrait rapidement malsaine. Jeux de main, jeux de vilains.

 

        Par nostalgie des arènes ou les gladiateurs s’entre-tuaient et ou l’estomac des lions avait le dernier mot - ce qui me laisse parfois rêveur - les hommes politiques s’affrontent dans un hémicycle, preuve qu’ils ne font pas les choses à moitié. Du coup, le schéma doit être adapté à cette géographie du pugilat :

 

 

        Mais alors, me diras-tu, certains d’entre eux sont plus à droite et d’autres plus à gauche. Comment font-ils pour s’affronter si celui qui est tout à gauche veut s’opposer à celui qui est tout à droite et dont il n’entend déjà pas les propos ? Excellente réflexion, mon enfant, tu tiens de ton père. La  nature a horreur du vide, les hommes de parler dedans. Pour permettre aux personnes les plus éloignées de trouver près d’eux des adversaires avec qui s’entre-tuer - verbalement - sans s’époumoner, il fut créé deux sous-classes politiques ; l’extrême-droite et l’extrême-gauche, que nous rangerons au bord de ce petit univers :

 

 

        Apprends dès maintenant que certains extrêmes aiment mieux faire parler d’eux que d’autres. Essaye de dire aux gens qu’ils sont extrêmement gauches ou extrêmement droits, et guette leurs réactions. Elles sont très différentes. De là tu pourras voir lesquels sont les plus réactionnaires.

 

        Dès cette division, tout aurait pu être pour le mieux, tout le monde bien rangé comme dans un placard à chauds sûrs. Mais voilà, la Gauche et la Droite se jouxtant par le milieu, il s’est trouvé des gens qui côte à côte, se sont plaint que rien ne les séparaient - tout l’inverse du mariage - et qui ont décidé, pour éviter l’amalgame, d’inviter des neutres pour les séparer. Constate, mon enfant, que toujours les neutres profitent de ce qui sépare les autres.

 

        Les neutres étant placés au milieu, dans ce cas précis - car il existe des neutres qui restent toujours à l’écart - ils furent appelés le Centre :

 

 

        A peine cette subtile opération eut-elle été menée, qu’il s'est trouvé des gens pour la regretter et la Gauche ainsi que la Droite ne cessèrent de se disputer le centre, créant pour les besoins de la cause le Centre Droit et le Centre Gauche. N’aimant personnellement pas les demi-mesures, je ne m’attarderais pas plus sur les demi-portions.

 

        Par contre, il est amusant de constater que si la Gauche et la Droite se disputent le Centre, par un étrange phénomène magnétique, elles repoussent leurs extrêmes, les trouvant gênants, sinon repoussants. Pour ce faire, elles firent comme s’ils n’existaient plus et occupèrent le demi-cercle à eux seuls en créant une frontière artificielle avec les extrêmes écartés surveillés par des gens du bord opposé qui s’empressent de montrer du doigt quiconque ose franchir. Ouf. Cela nous donne à peu près cela :

 

 

        En apparence donc, la Gauche et la Droite, opposées par le Centre, occupent seules la scène politique, rejetant les extrêmes hors du demi-cercle de leurs relations. Je te dis en apparence, car en fait la Gauche et la Droite, chacun de leurs coté, essayent (et réussissent souvent, il faut l’avouer) de dévorer le bord de leurs extrêmes respectifs. Ils essayèrent aussi de grignoter les bords du Centre mais cela fut très perçu, car le centre est neutre, je te le rappelle, et les neutres ne se laissent jamais envahir, ils négocient un passage tout au plus. D’ailleurs, un jour, il faudra que je te parle du négoce des neutres, sujet presque aussi vaste que la traite des blanches.

 

        L'extrême-droite et l'extrême-gauche, inquiets de voir la Droite et la Gauche empiéter leurs domaines réservés, s’écartèrent de plus en plus. En cela ils se ressemblèrent et s’ils ne se rassemblèrent pas, en tout cas ils finirent par se toucher :

 

 

 

        Mais voilà, bien que le cercle soit la figure la plus parfaite de la géométrie, tous s’accordèrent - chose rare - pour dire que cela ne tournait plus rond. Le Centre n’était plus au centre de rien et les extrêmes, main dans la main, finissaient par se prendre pour le centre de tout. Quant à la Droite et la Gauche, chacune de leur coté, elles s’ennuyaient extrêmement de cette situation fâcheuse qui ne leur permettait plus d’avancer, sauf par un mouvement circulaire qui les auraient vite rendues malade des protestations centro-extrémistes.

 

        Il fut donc décidé d’un programme commun pour changer le sens des choses. L’on remis le Centre au centre et les extrêmes au bord, sans oublier de les faire se toucher puisque s’étant découvert dans la fuite quelques affinités :

 

 

        De nouveau la Droite et la Gauche purent qui grignoter son extrême, qui courtiser la partie du Centre la plus proche de lui. Malheureusement, dans cette nouvelle disposition de ce qu’ils appellent le paysage politique, ces manœuvres passant beaucoup plus inaperçues, il fallait bien continuer de s’accuser de quelque chose, histoire de s’opposer.

 

        Et il fut des hommes de Gauche qui reprochèrent aux hommes de Droite de mener une politique de Gauche (qui était leur domaine réservé) et inversement. Le danger étant qu’à force de le dire, ils risquaient d’en arriver à le faire, ce qui fut le cas. La Droite et la Gauche se mirent à se poursuivre en s’invectivant et en s’échangeant sans cesse leurs places et leurs politiques. Les extrêmes, pour rester de Droite ou de Gauche, furent bien obligés de suivre le mouvement car ils étaient intègres et aucun  n’aurait supporté l’accusation de ne pas être au bon extrême. L’intégrisme est donc bien l’apanage des extrémistes. Le résultat fut à peu près :

 

 

        Il est à remarquer que les extrêmes ayant plus de chemins à parcourir, il leur arrive de prendre du retard, ce qui peut conduire à des débordements.

 

        De temps à autre, malades à force de tournis, les partis font de vagues tentatives pour freiner le mouvement en favorisant discrètement la création de partis immobilistes, plantés dans la tourmente comme de jeunes vieux chênes. Mais étant immobiles, ces partis finissent par ne plus savoir s’ils sont d’obédience Droite ou gauche, sont alternativement l’un et l’autre avant de n’être plus rien du tout.

 

        Des malins, voyant que la distinction Droite Gauche devenait confuse et indistincte, ont essayé d’établir une classification de couleurs : les bleus, les roses, les rouges... Mais dans ce petit monde tournoyant, les couleurs se mélangèrent si bien que tous les partis finirent par se noircir mutuellement. Alors dans un souci de blanchissement collectif, l’on revint à la classification Droite / Gauche, Centre / Extrêmes, et tous purent de nouveau tournoyer en paix. D’autant qu’un homme sur dix daltonisant, les élections allaient finir par ressembler à une gigantesque loterie alors que chacun sait que l’on gagne plus souvent à la Roue de la Fortune.

 

        De nos jours, et plus sûrement encore des tiens, le Centre s’effondre sur lui-même tandis que la Gauche et la Droite, lasses de tourner leur veste le rejoignent peu à peu tout en essayant d’attirer à eux leurs extrêmes respectifs, mine de rien. Ce qui finira bien par nous donner le schéma politique suivant :

 

 

 

 

        Donc, mon enfant, il faudra que tu votes, un point c’est tout.

 

 

Laurent ZIMMERMANN

10 février 2008

 

 

 

 

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